Paroles – Une vie de chien (fashion-victim)

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Juste une nouvelle à lire d’un trait!

La petite fille regarda sa maman et une larme lui coulait sur la joue. Pour son anniversaire, elle voulait un chien, mais pas en peluche, pas un faux dont elle se lasserait au bout de quelques jours; elle voulait un vrai chien qu’elle irait chercher dans un refuge. Comme pour lui donner une seconde chance après l’abandon. Elle voulait un chien de taille moyenne, peu importe la couleur de sa robe, pourvu qu’il soit beau. Elle voulait pouvoir être fière de lui. Mais sa maman faisait mine de ne pas comprendre. Elle lui proposait des jouets, des poupées, et puis ça, le chien en peluche. La petite fille avait un air triste au fond des yeux.

-"D’accord, si tu me promets de bien t’en occuper, tu pourras avoir un chien" fit alors la maman "Mais il faut être parfaitement sage en attendant. Ton anniversaire n’est que dans deux semaines." La petite Sarah n’en croyait pas ses oreilles! Son rêve allait donc se réaliser. Elle allait être l’heureuse propriétaire d’un mignon petit toutou qu’elle appellerait sans doute Mon bébé. Elle allait pouvoir le brosser, le laver, le promener et jouer avec lui. C’était tout ce qu’elle espérait depuis des mois. D’abord, on lui avait dit qu’elle devait grandir un peu, puis qu’elle devait être plus soigneuse avec ses affaires, et maintenant, il lui suffisait de se montrer sage pendant deux semaines. Et enfin, son attente et son obéissance allaient être récompensées.

Les jours qui suivirent semblèrent bien longs. Les heures s’écoulaient beaucoup trop lentement. La petite fille brûlait d’impatience d’arriver au 5 mai et d’aller enfin choisir son chien. Finalement, un jour arriva ou sa mère lui proposa d’aller au chenil. Plus tôt que prévu. Elle avait déjà enfilé son manteau et tenait celui de Sarah à la main. Elle le lui tendit et alla chercher ses souliers.

Dehors, le temps était plutôt maussade. Une pluie fine tombait depuis plusieurs heures et la chaussée était recouverte de flaques d’eau. La petite fille ajusta la capuche de son ciré et couru jusqu’à la voiture.

Quelques instants après, la maman mit le contact et démarra doucement. Elles n’arrivèrent que 35 minutes plus tard au chenil. Ce n’était pourtant pas très loin mais avec ce temps, il y avait des encombrements. Sarah sauta de la voiture et pressa le pas jusqu’à l’accueil du sinistre bâtiment. Elle tenait sa maman par la main.

-"Bonjour mesdames" fit une voix derrière le comptoir.

Une pauvre bonne femme un peu décrépite était assise sur une chaise. Elle portait une sorte de vieux tablier usé, qu’elle devait posséder depuis déjà de longues années. Dans ses cheveux gris, elle avait accroché une pince qui ne tenait pas bien et menaçait de tomber à tout moment.

-"Bonjour madame" lui répondit la maman, "nous souhaiterions acquérir un chien"

-"Tant-mieux" fit alors la vieille "il nous en arrive de nouveaux trop souvent et on est content de pouvoir en placer un de temps en temps. Mais attention ma petite", dit-elle en regardant la fillette, "un chien n’est pas un jouet. C’est une grande responsabilité! Mais je suppose que ta maman te l’a bien expliqué"

En effet, Sarah savait déjà tout cela. A présent, elle ne pensait plus qu’à aller choisir son chien. La dame un peu voûtée se leva alors et accompagna la mère et la fille jusqu’aux box.

Dans l’air, il y avait une odeur désagréable d’excréments et de chien mouillé. Les cages étaient vraiment sales et les animaux hurlaient. Ce n’était pas si amusant que la petite fille l’avait imaginé. Elle longeait les grilles de chaque cage mais sans trop s’en approcher car les chiens se jetaient dessus à son passage. Elle n’en trouvait aucun de réellement attachant. Ils étaient bruyants, et beaucoup trop nerveux! Elle arrivait pratiquement à la fin de son repérage et pour l’instant, aucun chien n’avait retenu son attention. Elle revint alors vers sa maman, qui discutait avec la vieille dame, et dit:

-"Je n’ai pas trouvé de chien qui me plaise, maman. Mais pourquoi est-ce que cette cage est vide, ici?". Elle pointait le doigt en direction d’une cage qui effectivement, paraissait vide.

-"La cage n’est pas vide, ma jolie" répondit la dame, "mais le chien est si craintif qu’il se blottit toujours dans sa couverture. Je vais le faire sortir, je suis sûre que tu l’aimeras celui-là."

Elle ouvrit le verrou de la cage, pénétra à l’intérieur, puis s’accroupit devant la couverture écossaise. Ses articulations craquèrent toutes en même temps. Elle se releva avec dans les mains une minuscule boule de poils de quelques mois à peine. Tout grelottant, le petit chien semblait porter toutes les misères du monde sur ses frêles épaules. A ce moment, la mère et la fille eurent un pincement au coeur. Il était évident que c’était lui, leur chien. Elle s’en approchèrent et, lui, lécha la main que la petite fille tendit devant son museau.

De retour à la maison, il fallait préparer la couche du chiot. La maman aménagea un coin douillet dans la salle de jeux, avec un vieux coussin et plusieurs petits torchons. Puis elle y déposa délicatement le nouveau venu. Il s’était endormi pendant le retour en voiture et semblait ne plus vouloir ouvrir les yeux avant plusieurs heures. Sarah pouvait tranquillement admirer Son bébé. Il était très petit, ce qui était normal vu son âge (peut-être deux ou trois mois, leur avait précisé la dame du refuge). Il était roux, de la tête aux pattes. De sa petite gueule sortait constamment une langue trop longue pour être confinée derrière ses babines.

La maman de la fillette s’approcha puis elle embrassa tendrement Sarah. Elle savait que la petite fille assurerait parfaitement la lourde responsabilité d’éduquer son chien. Elle se recula alors et retourna à la cuisine pour préparer le repas du soir.

Les premiers jours, cela fut quand même un peu laborieux. Le petit chien, dans les bras de sa jeune maîtresse, se plaisait bien, mais dès qu’elle le reposait par terre, il tremblait et se collait contre ses chevilles. La fillette faisait un pas et aussitôt, il la suivait à la trace pour se fourrer sur ses pieds. Sarah en était très flattée et elle prenait un certain plaisir à se sentir aussi indispensable. Elle ne forçait pas son chien à prendre plus d’indépendance car cela pouvait le traumatiser, selon elle. Alors, au début, on laissa le chiot dormir dans la chambre de sa maîtresse – ou peut-être dans son lit mais ni la maman ni le papa ne voulurent montrer qu’ils le savaient.

Quand la petite fille se rendait à l’école, le chiot restait toute la journée allongé sur son coussin, à l’attendre.

Quant à elle, elle ne mit pas longtemps avant de raconter à ses copines quel cadeau elle avait eu pour ses 8 ans. Elle déclenchait parmi les élèves un curieux sentiment de jalousie et d’admiration.

Ce soir là, lors de son retour à la maison, Sarah se mit en tête d’apprendre à parler à Son bébé. Elle prit le chiot dans les bras puis l’emmena au jardin. Elle commença par lui réciter l’alphabet.

-"A, B, C, D, E, F… Mais répète, voyons mon petit chien, répète les lettres après moi."

Mais le petit chien ne répétait pas. Il restait assis, la gueule fermée, la langue qui dépassait toujours, et il la regardait. -"A, B, C, D, E, F…" reprit la fillette Elle ne se décourageait pas.

Les jours passaient et Sarah et son chien devenaient inséparables. La maman les laissait souvent jouer au jardin sans se préoccuper de ce qu’ils faisaient. Et la petite fille, avec une obstination incroyable, répétait tous les jours l’alphabet à son chien. C’est ainsi qu’au bout de plusieurs mois, un soir comme un autre, le chien ouvrit grand la gueule, comme s’il avait voulu bâiller, et il se mit à réciter lui aussi l’alphabet.

-"A, B, C, E"

-"Non, D! Après C, il y a D! Mon petit chien, mon bébé. Tu te décides enfin à travailler." fit la petite fille

-"A, B, C, D, E, F…" reprit le chien.

Quand il maîtrisa enfin parfaitement l’alphabet, la fillette lui apprit les syllabes, puis les mots. Et quelques mois plus tard encore, le chien pouvait articuler des phrases. La maman, qui ne savait pas encore ce qui était en train de se passer, n’en revint pas quand elle entendit pour la première fois le chien parler. Elle faillit s’évanouir mais elle se contenta de s’asseoir, incrédule. Et plus tard, ce fut le papa qui éclata de rire au téléphone, depuis son travail, car il cru d’abord à une blague de sa petite fille taquine.

La nouvelle s’ébruita rapidement dans la petite ville. Tout le monde savait maintenant qu’une enfant avait appris à parler à son chien. Les médias eux aussi furent alertés et Sarah devînt vite une vedette. Peu à peu, des gens lui écrivirent des lettres pour la féliciter et l’encourager. Des témoignages de sympathie affluèrent de partout. Et finalement, un beau jour, une dame se présenta avec son propre chien pour demander à la fillette de lui apprendre à lui aussi notre langage. Elle se tenait debout sur le seuil de la porte, et triturait entre ses doigts l’extrémité d’une laisse un peu sale. A l’autre bout de la laisse, un chien de taille moyenne, noir et gris, balançait la queue dans un mouvement de va et vient. Sarah regardait le chien et, sa maman, qui était à ses côtés, n’arrêtait pas de se frotter le front. Elle semblait à la fois indécise mais tentée pour sa fille. Elle ne savait pas quoi répondre à la dame.

-"D’accord", fit spontanément Sarah.

La femme esquissa un sourire et remercia vivement l’enfant. Elle paraissait soulagée et folle d’impatience.

-"Quand Rocky saura parler, dit-elle, il pourra me demander ce qu’il veut et alors, je le comprendrai tout de suite. Cela lui épargnera de devoir exprimer ses désirs à travers son regard, ce qui parfois, est insupportable pour moi quand il est triste."

La fillette prit alors la laisse que la dame lui tendit et s’éloigna dans le jardin avec Rocky.

Il était convenu que la dame viendrait quand elle le souhaite voir son chien, mais que Sarah devrait le garder pendant tout l’apprentissage. Cela pourrait prendre plusieurs mois.

Quand Rocky sut parler lui aussi, la réputation de la fillette arriva au summum. De partout, des gens vinrent la rencontrer, et lui confier leurs animaux. Sarah ne pouvait pas tous les prendre car il y en avait beaucoup trop. Elle dut se résigner à les trier, pour n’en accepter que certains. Petit à petit, au fur et à mesure que les mois passaient, on pouvait plus facilement croiser un chien qui parle dans la rue.

-"Maîtresse, pouvons-nous aller au parc avant de rentrer, j’aimerais me dégourdir vraiment les pattes", disait l’un.

-"Maîtresse, j’ai l’impression que tu as oublié de passer à la boulangerie aujourd’hui", disait l’autre.

Les gens commençaient à s’habituer à cette situation qui aurait été inimaginable avant.

Et puis un jour, alors que dans la rue, chacun avançait les yeux rivés sur ses chaussures, un chien éleva le ton.

-"Tu m’agaces à tirer comme ça sur ma laisse", dit-il à son propriétaire, "Tu m’étrangles et tu voudrais que je me tienne calmement à tes pieds! C’est incroyable, ça. Sous prétexte que l’on n’est qu’un chien, on devrait se laisser faire et ne rien dire!"

Les autres chiens l’entendirent et décidèrent de le soutenir. Aussitôt, des disputes se déclenchèrent un peu partout, les maîtres se faisant pratiquement insulter par leur chien parce que soi-disant ils ne les respectaient pas. C’était une matinée plutôt fraîche, un vent du nord vous glaçait les oreilles.

Quand Sarah rentra de l’école, ce jour là, la maison était très calme. La jeune fille avait déjà appris que des chiens s’étaient rebellés contre leur maître. Elle se sentait responsable. Elle parcourut le hall d’entrée, s’approcha de Son bébé qui l’attendait, le serra très fort dans ses bras, et elle se mit à sangloter. Dans la maison, seules résonnaient les pleurs de Sarah.

Quelques temps plus tard, la situation devînt plus inquiétante. Non seulement, des chiens se plaignaient toujours, mais de plus, ils se montraient parfois menaçants. Un jour, l’un d’eux dit:

-"Puisque je ne sais pas me servir moi même à manger, tu vas me préparer ma gamelle et me la donner car sinon, j’irai répéter tout ce que je sais sur toi et que tu ne souhaites pas qui s’ébruite."

C’en était trop! Les chiens étaient capables d’aller très loin. Ils ne se fixaient pas de limite. Ils devenaient méchants, manipulateurs, et tellement laids.

Au fond, si la petite Sarah n’avait pas eu cette idée de faire parler son chien la première, on n’en serait pas là. On mènerait encore une vie tranquille, seuls maîtres chez soi. Mais pour le coup, les êtres humains avaient désormais tous face à eux une nouvelle race "intelligente"!